Crowdfunding et médias, les liaisons dangereuses

Le Crowdfunding est de plus en plus utilisé par les médias pour financer leurs investigations.
Le Crowdfunding est de plus en plus utilisé par les médias pour financer leurs investigations.

Le Huffington Post utilise le crowdsourcing et le crowdfunding pour fournir un reportage sur l’après-assassinat d’un jeune noir américain, Michael Brown. En France aussi on n’en est qu’au stade expérimental, mais avec le développement du « journalisme citoyen » le public a pris la parole et entend bien la garder. Des collectifs de journalistes essaient d’imaginer de nouvelles manières d’exercer leur métier. Associer le public au débat était la première étape. Maintenant, ils mettent également la main au portefeuille.

Le Huffington Post, propriété d’AOL, une des plus grosses fortunes du net, a choisi de se lancer dans le crowfunding, c’est-à-dire dans le financement participatif. Aujourd’hui on voit se développer une tendance globale de « crowdsourcing », c’est-à-dire de consommation collaborative. La question reste de savoir pourquoi le journal décide de demander la participation financière du public au lieu de financer lui-même le projet. Arianna Huffington, qui possède le journal avec AOL, y voit le moyen de produire un journalisme à but non lucratif, un projet citoyen. Elle prône un journalisme d’intérêt public. Son journal a recruté Mariah Stewart, 23 ans, jeune diplômée en journalisme de l’Université de Lindenwood, Saint Charles, Missouri. Elle est en charge de la couverture des suites du drame qui avait couté la vie au jeune Michael Brown. Assassiné par le policier Darren Wilson le 9 août 2013 à Ferguson, Missouri. La ville s’était aussitôt embrasée, et des émeutes avaient éclatées de toutes parts.

Vif débat au sein des journalistes
La démarche du média américain divise profondément les journalistes. Certains crient au scandale. Pourquoi faire payer les gens pour de l’information que l’on finance d’habitude avec les fonds du journal. In compréhensible pour certains, fine stratégie pour d’autres. AOL chercherait à s’engouffrer dans la brèche de la tendance du « journalisme participatif » pour générer encore plus de profit et drainer plus de sous vers ses actionnaires. « Les lecteurs doivent accepter le fait de voir certains articles people fleurir sur le site, c’est le prix à payer car c’est ce qui est rentable et qui permet de financer des reportages pointus » indique Mark Schmidt, ancien rédacteur en chef de The American Prospect.

Le crowdfunding apparait de plus en plus comme une alternative à la crise des médias. Faire contribuer le public à la création de l’enquête elle-même est de moins en moins tabou. Aux Etats-Unis, les organismes de presse d’investigation tels que Center for Public Integrity ou InsideClimateNews l’utilisent déjà. Amener les lecteurs à payer pour un sujet d’actualité qui les intéresse serait en quelque sorte « le nouveau modèle économique viable ». Par exemple, Slate a lancé « Slate Plus » une section payante dans laquelle les souscripteurs ont accès à des contenus exclusifs. Julia Turner, la rédactrice en chef, y voit une forme inédite participative « beaucoup de contenus journalistiques sont indirectement produits par le financement participatif à travers les souscriptions ». Mais, une des inquiétudes qui demeure est que ces médias, comme le Huffington Post, utiliseraient de plus en plus le crowdfunfing pour « se payer des histoires » et de moins en moins leurs fonds propres.

Le crowdfunding en France
En France, le crowdfunding commence à se mettre en forme. « Enquête ouverte » lancée par Tatiana Kalouguine et son collectif de journalistes « les Incorrigibles » en 2013 est une plateforme qui permet de financer des investigations poussées. « Nous misons tout sur l’info « participative », inspiré par des modèles anglo-saxons » explique la fondatrice. Précurseur, Paul Bradshaw avait lancé son site Helpmeinvestigate en 2009 avec l’aide financière de Channel4. Dans cette mouvance de journalisme secret d’État, on pense surtout à The Intercept, le nouveau site d’investigation lancé par Glenn Greenwald, lanceur d’alerte dans l’affaire Snowden.

«J’ai voulu créer une structure pour les journalistes, espèce en voie de disparition » tranchait Tatiana Kalouguine. Sans être alarmiste, elle saisit bien l’urgence de la situation. Plus de moyens et tout un métier à réinventer. Un an après son enquête participative en ligne « Résidences de tourisme, placement toxique » la journaliste dresse un bilan : bien des aspects sont à améliorer car cela reste encore un modèle « de niche ». Le site est resté trop confidentiel, peu accessible au public large. L’enquête manquait également de contenus multimédias variés. Aujourd’hui c’est un élément essentiel. Il permet d’intéresser le lecteur, le plonger dans le contexte mais surtout il globalise toutes les données et les rend lisibles, compréhensibles, et, but ultime, attrayantes.


La journaliste envisage donc, pour les enquêtes à venir, de soigner les innovations journalistiques afin de fournir un travail plus pointu, plus graphique. Elle compte associer « Enquête ouverte » avec des pure-players (tel Rue89), qui relaieront le projet pour plus de visibilité. Il s’agit là non pas seulement de toucher le maximum de gens mais de les y faire participer avec toujours comme objectif d’offrir une information d’utilité publique.

Publié par

Cécile Bonté-Baratciart

Cécile Bonté-Baratciart

Etudiante en journalisme. Nouvelles pratiques journalistiques. Basque emigrée à Lyon.

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