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Dorothée Lépine : face à la propagande djihadiste, « les médias doivent avoir une vigilance absolue »

Après les attentats à Charlie Hebdo, Patricia Chaira et Dorothée Lépine ont mené une enquête sur les forces de l’antiterrorisme français. Leur livre, L’impossible traque, est paru en octobre 2016 aux éditions Fayard. Journaliste indépendante, ancienne correspondante d’iTélé à Londres, Dorothée Lépine nous raconte.

Pourquoi avoir choisi de mener une enquête sur l’antiterrorisme ?

Dorothée Lépine : En octobre 2015, le juge Marc Trévidic faisait la Une de Paris Match en déclarant que « le pire [était] devant nous ». Avec Patricia Chaira, nous nous sommes demandé pourquoi il annonçait cela. Est-ce qu’il voulait faire peur à tout le monde ? Nous pensions que le pire était déjà venu, avec l’assassinat de toute l’équipe de Charlie Hebdo. Nous avons  cherché à comprendre s’il disait vrai, donc nous sommes parties à la rencontre de tous ces gens qui font l’antiterrorisme en France : la police, les services de renseignements, la justice, les militaires.

Quelles réponses l’enquête vous a-t-elle apportées ?

DL : Le travail de prévention fonctionne plutôt bien. Mais les services de sécurité ne sont pas dupes. Ils savent que la menace est encore extrêmement forte. C’est une lutte entre le jeu du chat et de la souris, et c’est à celui à arrivera à arrêter l’autre en premier.

Comment faire pour suivre cette lutte, en tant que journaliste ?

DL : Nous avons pris le parti avec Patricia Chaira d’interviewer à chaque fois des acteurs de l’antiterrorisme qui sont actuellement en place, mais aussi aussi de rencontrer des acteurs qui étaient là avant. Ils ont une plus grande liberté de parole, et une grande connaissance des dossiers. En mixant les anciens et les nouveaux, nous avons réalisé une cartographie de ce qui fonctionne, et de ce qui ne fonctionne pas.

Aviez-vous une certaine appréhension avant de vous lancer dans cette enquête ?

DL : Nous, nous ne voulions pas nous approcher des djihadistes. C’est aussi pour ça qu’on a fait l’autre côté de la force (sourire)

À l’inverse de David Thomson, un journaliste de RFI qui est en contact avec des djihadistes, par exemple…

DL : Effectivement, nous nous sommes coupées d’une certaine base d’information. C’était un parti pris de notre part. Plein d’autres journalistes font ça depuis beaucoup plus longtemps. Ils ont beaucoup plus d’informations que nous aurions pu en avoir dans le laps de temps qui nous était imparti. En revanche, cela nous intéressait de savoir comment travaillent les autres, en face. Pour le coup, ça n’avait pas été fait.

La collaboration avec ces forces de l’antiterrorisme a-t-elle été compliquée ?

DL : La difficulté, c’est de les convaincre de parler. De les convaincre que nous ne trahirons pas leur confiance : que nous respecterons le off, que leurs propos ne seront pas changés, ou mal interprétés. Quand vous les rencontrez une première fois, ils ne vous donnent pas toutes les informations. Donc, il faut y retourner une deuxième, puis parfois une troisième fois, pour qu’ils se disent : « elle, elle mérite quelque chose ». Cela fonctionne avec certains, cela ne fonctionne pas avec d’autres. C’est le jeu.

Dans votre enquête, vous avez confronté à des images extrêmement violentes. Des vidéos des corps des attentats de Paris, ou d’un djihadiste qui se filme au volant d’un camion trainant des cadavres. Comment avez-vous réagi face à ces vidéos ?

DL : Nous regardons ces vidéos en mesurant toute l’horreur, mais en n’oubliant jamais que c’est de la propagande. Les vidéos sont très orchestrées. L’idée, c’est de choquer. Il faut donc savoir prendre du recul, pour ne pas tomber dans leur panneau. Certains sont très difficiles à regarder, mais il faut vraiment les voir comme un outil de propagande.

La propagande est essentielle pour Daesh. Est-ce que les médias ont un rôle à jouer dans cette guerre idéologique ?

DL : Bien sûr, les médias doivent avoir une vigilance absolue. Dans le monde où nous vivons, la rapidité de la diffusion d’une information donne une puissance très forte. Mais les médias ne sont pas idiots. Nous avons appris nous aussi de nos erreurs, lors des attentats de Charlie Hebdo, de la traque du 13 novembre… Nous essayons de faire attention. Nous ne diffusons pas les noms des terroristes, ou leurs photos. En même temps, Daesh peut de toute façon utiliser sa propagande. Ce ne sont pas que les médias qui permettent à Daesh de toucher tout le monde. C’est qu’ils ont exactement les bons outils. Ils ont étudié les grands systèmes de propagande du XXe, et ils mettent en application.

Dans votre livre, David Bénichou va jusqu’à dire que les retombées médiatiques légitimeraient aux yeux des terroristes l’intérêt de leurs actions…

DL : C’est son point de vue. Moi, je pense que le rôle de la presse, c’est aussi d’informer, de prendre du recul, d’expliquer ce que Daesh veut raconter derrière. Ça fait aussi parti de notre métier.

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