Océan Indien

Fait-divers : journalisme ou curiosité morbide ?

Une du magazine Les Faits-Divers illustrés du 3 janvier 1907. Image Gallica.

La mort, le sexe et l’horreur sont des sujets qui plaisent aux lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes… Récemment, certains médias mauriciens ont retracé le dernier trajet de Christiana Chery, assassinée dans un champ de cannes. Devrait-on entrer dans la vie privée des victimes pour générer des ventes, des vues, des clics ?

Agression, braquage, cambriolage, accident, suicide, meurtre. Voilà des mots qui reviennent souvent dans les médias. Notamment dans les médias mauriciens. Maurice étant une petite ile, la médiatisation des faits divers donne cette impression d’un nombre incalculable de morts. Elles sont là, partout, tout le temps.

Un genre journalistique apprécié

Le fait divers est un genre journalistique qui a toujours existé et qui résistera encore de nombreuses années grâce aux nombreux lecteurs. Selon Cyrille Frank, journaliste de mediaculture, plusieurs raisons expliquent l’engouement du public pour les faits divers. Le fait-divers permettrait de « renforcer notre satisfaction existentielle », d’« éprouver une émotion à moindre cout », de « célébrer notre égo », de « se divertir » et de « se socialiser ». C’est-à-dire que le fait-divers serait un moyen pour le public de se rassurer sur sa propre vie en lisant ou écoutant ces tristes nouvelles.

Mais Georges Auclair, journaliste, pense quant à lui que le fait-divers exercerait sur le public « une puissante fascination, en lui permettant de vivre, par procuration, une autre expérience, dans la zone de l’interdit, de la transgression de l’ordre social, de l’irrationnel, exorcisant ses peurs, ses turpitudes, ses passions coupables ». Les faits-divers font vendre, c’est certain. Les gens en raffolent. Le sensationnel suscite depuis bien longtemps l’intérêt des lecteurs. Les gens s’intéressent aux faits de société, alors les médias leur en donnent puis voient que cela marche, alors ils en publient davantage. C’est un cercle vicieux. Tout ceci est ancré dans une logique économique de facilité et de conquête d’audience. L’objectif pour les médias est d’attiser la curiosité d’un maximum de personnes. Pour cela les journalistes ne lésinent pas sur les mots crus et accrocheurs.

Plusieurs scandales

La logique est plus de racoler plutôt que d’instruire. Mais jusqu’où les journalistes sont-ils prêts à aller ? Apparemment, fournir des informations sans valeur ajoutée ne les dérange pas. En 2014, Rabin Bhujun, directeur et rédacteur en chef d’Ion News, se lance dans une croisade contre les faits divers. Ou plutôt, contre les journalistes détaillant beaucoup trop les faits, souvent tragiques. Le début de l’année 2014 a été marqué par de nombreux crimes. Mais cette fois-ci, il n’est pas question pour les médias les rapporter simplement. Ils s’adonnent plutôt à une sorte de jeu, une compétition du titre le plus horrifiant, une course macabre.

Le cofondateur d’Ion News écrivait bien avant sur son site, en 2011, sur le même sujet : « chaque crime sexuel est décortiqué dans la presse. Il ne s’agit pas de dire qu’une femme ou un enfant a été violé. Il est devenu impératif – pour obéir aux canons de ce style d’écriture – de décrire dans les détails les plus scabreux, comment le crime a été commis, le temps que l’assaillant y a mis et chaque mot qu’il a pu prononcer. (…) La presse éclaire-t-elle vraiment ses lecteurs en s’étalant sur ce type “d’actualité” ? Sert-elle vraiment l’intérêt public en faisant cela ? ».

1 Comment

  1. Bonjour Pauline,

    Merci pour la mention 🙂

    Nous disons la même chose George Auclair et moi; si ce n’est que lui précise en effet que l’émotion est aussi à chercher du côté de la transgression, de l’interdit. Je crois qu’il y a là une certaine projection des élites cultivées, je ne ressens pas cette culpabilité chez la plupart des lecteurs que je fréquente, hors des journalistes/chercheurs/intellos 🙂

    J’ai clairement le sentiment qu’il y a plutôt une modération du « trash » ces dernières années, et non pas une escalade comme tend à le dire cet article. D’ailleurs, il faudrait relire les faits divers du Petit Parisien… on serait scandalisé de tous ces détails macabres et scabreux.

    Enfin, il faut je crois se garder de réduire l’intérêt public à la seule utilité citoyenne. La presse a bien d’autres fonctions qu’éclairer le vote. Attention aussi à ne pas tomber dans la normativité de ce qui est bon ou mauvais, en soi http://www.mediaculture.fr/la-presse-doit-repondre-aux-motivations-plurielles-de-ses-lecteurs/

    http://www.mediaculture.fr/culture-sociologie-bourdieu-domination-normes/

    Bien cordialement !

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