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Charline Hap : « les gens n’ont plus du tout envie de parler des attentats » de Bruxelles

Le 22 mars, cela fera un an que la Belgique aura vécu les attentats de l’aéroport de Zaventem et de la station de métro Maelbeek, à Bruxelles. Une triste date anniversaire qui fera l’objet d’émissions de commémorations sur les chaînes de télévision belges. Mais un an après, plus personne ne veut se replonger dans l’évènement. Charline Hap, journaliste et chargée de production de l’émission spéciale que la chaîne RTL-TVI diffusera dans quelques jours, s’inquiète : elle n’arrive pas à obtenir de témoignages face caméra.

Le 15 mars sera diffusée l’émission spéciale attentats de RTL-TVI. Ça fait longtemps que vous la préparez ?

Charline Hap : L’idée de faire l’émission est née il y a plusieurs mois parce que c’était évident qu’on allait faire un évènement un an après. Mais la façon dont on va construire l’émission, on le sait depuis le mois de décembre. On va faire des sujets et des plateaux en direct.

Comment allez-vous aborder le sujet ?

CH : On aimerait que cette émission soit un hommage aux victimes et surtout un point sur ce qui s’est passé et comment envisager l’avenir. Le titre de l’émission sera « Du chaos à la vie ». C’est justement pour aller vers l’avenir et regarder ce qui a été fait, pas fait, analyser d’une manière critique ce qui a été mis en place au niveau de la sécurité, des indemnisations des victimes, des assistances psychologiques, ou même du vécu des citoyens.

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez dans la construction de l’émission ?

CH : On se rend compte que les gens n’ont plus du tout envie de parler des attentats, ça a été un réel traumatisme. Les victimes sont déçues et traumatisées pour la plupart. Elles n’ont pas envie de s’exprimer sur le sujet. Le fait d’arriver à la date fatidique des un an après les replonge dans le drame, et il y a aussi la colère de ne toujours pas être indemnisés par l’État. Il y a énormément de choses qui n’ont pas été faites, il y a des gens qui ont attendu trois jours avant d’avoir la confirmation du décès d’un proche… Je pense qu’il y a beaucoup de colère et de rancœur par rapport à l’État.

Y a-t-il uniquement les victimes qui ne veulent plus revenir là-dessus ?

CH : Il y a aussi toutes les communautés touchées, surtout la communauté musulmane, qui est déçue de voir ce que les médias ont fait. Ils ont l’impression qu’on a sali leur image, qu’on déforme tout. Ils ont envie de boycotter parce qu’ils se rendent compte que parler aux médias ne leur rend pas service, or je pense que c’est justement en filmant les gens, ce qu’ils pensent, qu’on parvient à transmettre un vrai message et une vraie image. Et il faut aussi diversifier les intervenants, parce que ce qu’ils nous reprochent, et à juste titre, c’est qu’on demande toujours aux mêmes experts de la religion, du radicalisme ou autre, qui sont des musulmans, de s’exprimer. Du coup il n’y a qu’une façon de penser qui est mise en avant. Mais d’un autre côté, vu qu’ils boycottent les journalistes, on n’a pas leur avis à eux et je trouve ça un peu dommage.

Les héros non plus ne veulent pas s’exprimer, à cause du traumatisme et du manque de reconnaissance. La police, les militaires, les unités spéciales, ce sont des gens qui n’ont plus de vie depuis un an et qui n’ont pas gagné le respect de la population malgré ça. Ils donnent beaucoup plus dans leur métier que ce qu’ils donnaient avant, il y a eu beaucoup de divorces, beaucoup de suicides… Les vies de ces gars-là ont changé. Il y a aussi la protection civile, des gens qui ont vu des bouts de corps, et dû ramasser des mains, des pieds, des corps, dans le métro à Maelbeek, et aujourd’hui ils en font encore des cauchemars.

Approcher la police, c’est plus compliqué qu’avant ?

CH : C’est très compliqué de parler à la police parce que comme c’est fédéral et que les pouvoirs sont partagés, tout le monde se renvoie la balle. Le centre de crise renvoie la balle à l’Ocam, qui est l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace en Belgique, qui va renvoyer la balle à la police, qui va renvoyer la balle au ministre de l’Intérieur… Mais clairement la police est super réservée quant à ce qu’elle va dire, ce qui est aussi, je crois, une volonté d’être non anxiogène pour la population.

Malgré le fait que les gens ne veuillent pas reparler des attentats, parvenez-vous à réaliser l’émission que vous aviez imaginée ?

CH : Ça nous bloque, parce que du coup on n’apporte rien de nouveau et surtout on n’apporte pas la réalité du terrain. Ce que j’aurais aimé en faisant cette émission c’est donner la parole à des gens qu’on n’entend jamais, comme des jeunes qui ont été approchés par des recruteurs, des jeunes qui sont partis en Syrie, des gens qui sont devenus racistes ou qui sont devenus apeurés de certaines choses, qui n’osent plus sortir de chez eux, qui ont déménagé de Bruxelles… Ce genre de portrait ça existe, il y en a beaucoup, mais on ne les voit jamais parce que ces gens refusent de témoigner, et je trouve ça dommage parce que ça donnerait une meilleure idée des conséquences des attentats, un an après. En parlant avec les gens, tu apprends plein de choses. Par exemple, le directeur du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, Patrick Charlier, m’a dit que beaucoup de gens avaient perdu leur emploi suite aux attentats. C’est super discriminatoire, et trouver un appart ou un job, c’est beaucoup plus compliqué maintenant. Ce que j’aimerais c’est que ce soit quelqu’un qui l’a vécu qui me le dise, mais personne ne veut le faire. Du coup on n’a aucune histoire à partager.

Est-ce la caméra qui rend les gens plus réticents à s’exprimer face aux médias ?

CH : Je pense qu’en web on a l’avantage de garantir un anonymat beaucoup plus facilement qu’en télévision, parce qu’en télé on a besoin d’une image, d’un contexte… Faire une interview floutée qui dure 40 minutes ça ne marche pas, tous les téléspectateurs s’en vont. Et puis il y a ce côté un peu voyeuriste où le téléspectateur a envie de voir qui parle. Alors que quand il lit un article, il sait qu’il n’aura pas la tête de la personne, il est dans une autre démarche.

Pensez-vous que le manque de confiance des gens envers les médias se soit accru depuis les attentats ?

CH : Non je pense que ça vient d’avant, selon moi ça vient de la montée d’internet et de l’auto-information que les gens ont créée. Aujourd’hui les gens s’informent par eux-mêmes et n’attendent plus qu’on les informe, ça c’est pour moi le plus gros changement qu’on ait vécu.

Quelle influence cette méfiance des gens envers la presse a-t-elle sur le travail des journalistes ?

CH : On sent qu’il y a une volonté des journalistes d’être plus transparents, le problème c’est qu’avec l’arrivée d’internet on doit faire la même chose, mais en beaucoup moins de temps, ce qui ne nous permet malheureusement pas toujours de vérifier nos informations comme on le devrait. Quand Twitter a déjà balancé l’info il y a 30 minutes, on doit aller vite, c’est ça le gros problème. Après il y a beaucoup de séminaires et de conférences qui ont été mises en place par l’AJP (l’association des journalistes professionnels en Belgique) ou même par des journalistes du Monde.fr ou du Soir, qui organisent des colloques pour les journalistes sur les fake news, le traitement de l’information… Il y a une réaction par rapport à tout ça qu’il n’y avait pas avant.

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