Horizons médiatiques

Écoles de journalisme non-reconnues : le ras-le-bol des étudiants

Ce manifeste n’a pour but ni de dénigrer les formations des écoles de journalisme reconnues par la profession, ni d’affirmer que les formations non-reconnues délivrent des enseignements de meilleure qualité. De même qu’il ne s’agit pas non plus de considérer que les étudiants issus de formations non-reconnues ont un niveau supérieur à ceux issus d’un cursus classique, ou inversement. Il s’agit simplement de soulever les problèmes de reconnaissance sur le marché du travail de personnes issues de formations  journalistiques non-reconnues par la profession, et de montrer que cela vient d’une problématique purement française, puisqu’elle n’a pas cours dans les autres pays du monde.

Nous sommes deux étudiants en master Nouvelles pratiques journalistiques à l’Université Lyon 2, une formation non-reconnue par la profession. Nous avons effectué un stage l’un à Dakar, au journal Le Soleil, le troisième quotidien national du Sénégal, l’autre à Bruxelles, au Soir, le plus important journal papier de Wallonie. Cet été, nous devons trouver huit semaines de stage, mais en France cette fois. Facile ? Pas vraiment.

Après des mois de recherche, il n’y a que très peu de possibilités de stage qui s’offrent à nous, voire aucune pour certains étudiants de notre promotion. Problème énoncé par les rédactions : notre formation n’est pas reconnue par la profession. Pourtant, que penser quand on a travaillé un an au sein d’une rédaction, qui nous refuse ensuite un stage pour la simple raison que notre master n’est pas reconnu ? Que dire, encore, quand l’une des premières questions que nous pose un journaliste consiste à définir le dénomination « Nouvelles pratiques journalistiques », sans même qu’il ne prête attention à nos expériences passées dans des rédactions ? Notre master est, par exemple, le seul en France à exiger qu’un semestre entier soit consacré à un stage à l’étranger. Pourtant, cette expérience ne convainc que très peu de rédactions, des journaux de presse quotidienne régionale aux grandes structures.

Écoles reconnues, partenariats prestigieux

À l’inverse, les rédactions à l’étranger se sont toujours montrées très ouvertes, quelle que soit notre formation. Pour nos deux stages obtenus au Soleil et au Soir, les journalistes ne nous ont jamais reproché de ne pas faire une formation reconnue par la profession. Pourquoi ? Parce que la reconnaissance par la profession, dans beaucoup de pays, n’existe pas. En Belgique, certaines écoles comme l’Institut des hautes études des communications sociales (HIECS) sont, tout au plus, très réputées.

La question se pose alors : la reconnaissance d’une école par la profession permet-elle vraiment de former des étudiants qui seront plus compétents ? Les critères de reconnaissance d’une formation journalistique, au nombre de quatorze à ce jour, ont été établis par la Commission paritaire nationale de l’emploi des journalistes (CPNEJ). Pour qu’une école obtienne ce statut, il faut par exemple qu’elle forme à des enseignements bien spécifiques, comme l’histoire des médias, la déontologie, ou encore aux outils de collecte d’informations. De fait, uniquement des savoirs et pratiques que notre formation à l’Université de Lyon propose. Durant nos stages, c’est d’ailleurs ce que nous avons toujours constaté. Sans faire pour autant un travail parfait, jamais, que ce soit dans une petite rédaction ou à l’heure actuelle dans de grandes structures comme au Soir ou au Soleil, il ne nous a été reproché un quelconque manque de connaissance des revers de la profession.

Pour ces raisons, il est aisé de parler d’inégalité injustifiée face à nos chances d’obtenir un stage. Un constat creusé par les partenariats entre les écoles reconnues et les grandes rédactions. L’école de journalisme de Sciences Po et son partenariat avec l’AFP, l’école d’Aix-Marseille et ses nombreux partenariats avec des rédactions telles que celles d’Europe 1, de France Télévisions ou encore de La Provence, l’école de journalisme de Tours dont les étudiants réalisent des blogs hébergés par le site du Monde. L’Institut France Presse et ses partenariats avec notamment M6, Médiapart, ou encore Canal+. La liste est longue, et fragilise grandement les chances d’accès aux étudiants d’autres formations ou écoles, du fait de quotas de stagiaires déjà remplis par les étudiants d’écoles reconnues. Une réalité qui devrait pouvoir être estompée.

Écoles non-reconnues, apprentissages novateurs

Car, non, nous ne sommes pas moins compétents en école non-reconnue. Nous sommes plus atypiques. C’est ce qu’estime Arnaud Mercier, directeur du Master webjournalisme de Metz. En effet, les écoles non-reconnues peuvent expérimenter de nouveaux types de formations journalistiques et de nouvelles matières, quand les grandes écoles sont encore formatées. M. Mercier parle d’initiation au pilotage d’un drone. À Lyon, on découvre et expérimente les « serious games ». Certes, selon les critères de la CNPEJ, nous n’avons, par exemple, pas à disposition un accès à différents journaux et à une télévision dans notre bâtiment. Mais à l’heure d’Internet, une simple connexion suffit à donner accès à tous ces supports.

Comme nous l’évoquions plus haut, vouloir à tout prix obtenir la reconnaissance de sa formation est une problématique française. On cherche avant tout le prestige de pouvoir noter le nom de son école sur son CV. Mais lorsqu’on s’intéresse aux chiffres de la profession, on remarque que le cursus importe finalement peu lors de la recherche d’un emploi. L’Observatoire des métiers de la presse, en utilisant les données fournies par la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP), a publié une étude sur le profil des journalistes ayant une carte de presse en 2013. Il est noté que, cette année-là, 83 % des journalistes encartés étaient issus d’un cursus non-reconnu. « Le fait de posséder un diplôme issu d’un cursus reconnu ne protège pas de la précarité à l’entrée sur le marché du travail », rajoute l’Observatoire dans son analyse. En effet, les étudiants reconnus effectuant leur première demande de carte de presse sont 14,6 % à décrocher un CDI. Au contraire, 37,9 % des étudiants nouvellement encartés venant d’une autre formation obtiennent ce Graal.

Une reconnaissance éphémère

Il est important de rappeler que, parmi les privilèges accordés aux étudiants reconnus, la carte de presse leur est accessible plus tôt. Un peu comme quand on a passé le permis et que ceux qui ont fait la conduite accompagnée peuvent retirer leur A un an avant les autres. Sont-ils meilleurs conducteurs ? Pas forcément. Alors que les rédactions françaises demandent, exigent presque, la reconnaissance de leur formation aux étudiants pour leur offrir une place dans leur équipe pour un stage, cette exigence disparaît quasiment quand il s’agit de trouver un emploi. Jonathan Pariente, rédacteur en chef du Monde.fr, insiste sur le fait que les rédactions s’attachent plus à l’expérience qu’au lieu de formation et que ce détail a tendance à totalement disparaître plus tard au sein d’une rédaction.

Ainsi, cette discrimination entre cursus reconnu et non-reconnu ne fait que handicaper les étudiants venant d’une formation qui ne répond pas à la norme instituée par telle ou telle commission. Ces futurs journalistes se voient refuser des stages sous ce seul argument. Alors on se demande s’il ne serait pas intéressant de repenser cette reconnaissance, à défaut de la supprimer totalement. Pourquoi ne pas reconnaître l’étudiant plutôt que son établissement ? À l’issue de son diplôme, la CNPEJ pourrait attribuer une mention « reconnu par la profession » aux étudiants dont les notes à l’école et les retours de ses maîtres de stages seraient satisfaisants. Cela permettrait une discrimination au mérite à l’issue d’un cursus où chacun aurait les mêmes chances de réussir. Car, pour le moment, c’est encore le piston qui prévaut dans la profession.

Avec Nicolas Certes.

1 Comment

  1. Salut !
    La problématique des stages n’est malheureusement pas uniquement due à l’opposition écoles reconnues/non reconnues.
    Étant moi-même dans une école reconnue, j’ai envoyé au moins une cinquantaine de CV et lettres de motivation depuis février dernier pour trouver un stage cet été. Sur ces 50 CV, j’ai dû recevoir 10 réponses. Dont 9 négatives. Pourtant, j’avais aussi des précédents stages à mon actif, de l’experience, et d’autres aspects intéressants. Ainsi que ce que vous considérez être le graal pour un stage : une « grande école » sur mon CV.

    Ce qui a fait la différence, pour le stage que j’ai obtenu ? Une relation contactée au dernier moment qui m’a fait confiance. Un prof, pour tout vous dire.
    Jusque mi-juin, nous étions une bonne dizaine dans ma promo à ne pas avoir trouvé de stage, à n’avoir essuyé que des refus.

    Le marché est tellement saturé aujourd’hui qu’il ne s’agit bien souvent plus d’une question d’école reconnue mais de contact, de relation, de « pistons ». Et cela vaut aussi -malheureusement – pour notre futur métier, comme vous l’avez vous-même dit entre les lignes…

    Et pour autant, je connais des gens dans des écoles non-reconnues qui cumulent de très beaux stages dans des rédacs francaises. Sans forcément avoir de contacts à la base mais en s’étant construit une ébauche de réseau professionnel, petit à petit. Ce ne sont peut-être pas les rédacs les plus prestigieuses à l’heure actuelle mais ce sont celles qui sont en train de faire bouger les lignes.

    J’espère que vous avez désormais trouvé votre bonheur,
    Pierre

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