Amérique du Nord

En stage : « j’ai 22 ans aujourd’hui, et mon idéalisme se meurt »

Cela fait bientôt cinq mois que je travaille à VoA Afrique. Cela fait bientôt cinq mois que je couvre à distance toutes les nouvelles du continent africain. Et cela fait bientôt cinq mois que j’énonce sans sourciller le nombre de morts dans telle guerre civile, la réélection de tel dictateur, la pauvreté de telle région, la sécheresse de tel pays… Aujourd’hui, j’ai annoncé la prestation de serment de Yoweri Museveni, président de l’Ouganda pour un cinquième mandat de cinq ans. Je craque.

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Comment se fait-il que la communauté internationale ne fasse rien ? Pourquoi les pays dits démocratiques comme les États-Unis, la France, ou la Grande-Bretagne n’aident-ils pas les opposants à ces régimes dictatoriaux ? Comment est-ce qu’on peut laisser un « président » au pouvoir pendant 36 ans pour Robert Mugabe au Zimbabwe, 37 ans pour Teodoro Nguema en Guinée équatoriale, 25 ans pour Idriss Deby Itno au Tchad, ou 27 ans pour Omar el-Bechir au Soudan ? Qu’est ce qu’on peut faire en tant que journalistes ? Est-ce que ce serait notre devoir d’intervenir ou de prendre position ?

Les larmes aux yeux, je vais voir mon ami journaliste Idriss Fall, qui travaille à la rédaction depuis plus de 25 ans. Et je lui pose toutes ces questions, excédée par les nouvelles que j’annonce tous les jours, excédée par ces « déclarations » de l’ONU qui s’alerte de telle situation dans tel pays, excédée par l’hypocrisie de tous les gouvernements du monde qui disent vouloir agir. Je n’en peux tout simplement plus, mon cœur est plein d’humanisme et de volonté de lutter contre toutes les entraves à la démocratie. C’est peut-être pour ça que je suis journaliste d’ailleurs. Je veux « porter la plume dans la plaie », dire les vérités et dénoncer toute forme d’injustice. C’est cela qui m’anime tous les jours, j’ai dans le cœur une obstination puissante à faire le bien autour de moi.

Idriss Fall accueille ce monologue avec un sourire attentionné, plein d’affection. « Non, on ne peut rien faire, ou du moins pas plus que les gouvernements. On doit juste donner les faits, compter les morts. Plus tu grandiras, plus tu deviendras insensible à ces nouvelles. Tu n’as que 20 ans, tu crois encore que tu peux changer le monde, tu es pleine d’idéalisme et tu es naïve. » Et moi de m’indigner : « mais alors on sert à quoi nous les journalistes ? On perd toute humanité ? On récite le nombre de morts d’une guerre sans broncher ? »

Eh bien oui. Oui on fait tout ça. Je l’ai remarqué en conférence de rédaction d’ailleurs. Dix morts au Burundi c’est pas assez pour en faire une nouvelle, on va juste le passer en brève. On en rigole même. « Ah ça va, la bombe au Mali n’a tué que trois personnes, ça aurait pu être pire ! » On devient insensible, détaché, indifférent. On relativise. Et finalement c’est peut-être ça qui fait qu’on est journalistes.

« En stage » est une série d’articles plus personnels qu’à l’accoutumée, consacrés à des expériences ou des observations réalisées par les étudiants du Master 1 « Nouvelles pratiques journalistiques » de l’Université Lumière Lyon 2 lors de leur stage obligatoire à l’étranger.

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