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En stage : « à l’épreuve du cheveu dakarois »

Une petite fille se fait tresser dans un salon de Dakar @meganechiecchi

Une petite fille se fait tresser dans un salon de Dakar. Image Mégane Chiecchi.

 

Nous sommes le 4 février, cela fait un mois que j’ai commencé mon stage. Aujourd’hui et pour la première fois, je pars en totale autonomie sur le terrain. Un des responsables de la rédaction m’a demandé de réaliser un reportage sur la coiffure à Dakar.

Avec un Marantz et un micro, je pars donc en quête d’histoires de cheveux. Je commence par un quartier populaire connu pour ses nombreux salons, Sandaga. Le plus dur, c’est le départ. Me dire que je suis légitime, que je peux y aller, m’arrêter dans des échoppes de produits de beauté et poser mes questions. Est-ce que j’ai le droit d’aller déranger ces gens qui travaillent ? Je suis blanche, j’ai des cheveux raides, et je ne suis pas experte en défrisage. Je suis une toubab. A priori, je n’ai rien à faire ici.

Sauf que les questions capillaires m’intéressent, car elles sont à la croisée de tensions esthétiques et politiques, particulièrement pour les femmes noires. Cheveux naturels ou lissés ? Tressés ou greffés ? Chaque choix renvoie à un critère, à une norme et souvent à une classe sociale. Alors je trace mon chemin, sous le regard des habitants du quartier. En passant devant un groupe de femmes, je déclenche des rires, malgré moi. Je cherche le ridicule dans mon attitude, en vain. Je démarre l’enregistreur dans un salon quasiment vide, cela me rassure. Il est tenu par une femme qui prend le temps de me parler, elle m’explique les tendances du moment. Puis je repars et je marche un peu au hasard, je m’arrête dans les boutiques de cosmétiques où mon micro n’a pas l’air de poser problème. Je pose quelques questions aux clientes. 

« Qu’est ce que tu attends de ta coiffure ? Est ce que le regard des hommes compte pour toi ? »

J’enregistre des rires, des confidences. En parlant cheveux, j’atteins quelque chose de très personnel chez ces inconnues dakaroises. Après quelques minutes seulement, on parle apparence et séduction bien sûr, mais aussi tradition et valeurs.

Atteindre la racine

Ici on ne rigole pas avec la féminité. C’est un enjeu crucial, souvent celui du mariage. Quand j’interroge les passantes, elles me répondent très sérieusement, comme pour parler d’une question de société. Elles m’expliquent ce qu’elles préfèrent, et pourquoi. Le micro-trottoir prend une densité inattendue. Elles m’offrent, au coin d’une rue, une part de leur personnalité, de leurs convictions intimes. Je me sens privilégiée de recevoir leurs témoignages. Finalement il suffisait peut-être d’oser poser mes questions, toubab aux cheveux raides ou pas.

Quand je rentre à la rédaction j’ai des idées plein la tête, encore enjouée par les rencontres de la veille. J’échange avec le responsable des reportages, je lui fais des propositions d’angles. Délicatement, insidieusement, il me dit ce qu’il a envie d’entendre. Et moi, brusquement, je réalise que ma marge de manœuvre est limitée. Parce qu’il sait déjà ce qu’il veut comme produit final. Et il voudra entendre parler de greffage, exclusivement de greffage. Quitte à ignorer une partie de la réalité que j’ai pu observer. Nous sommes le 4 février, cela fait un mois que je suis en stage à la BBC. Aujourd’hui j’ai appris ce qu’était un reportage de commande.

« En stage » est une série d’articles plus personnels qu’à l’accoutumée, consacrés à des expériences ou des observations réalisées par les étudiants du Master 1 « Nouvelles pratiques journalistiques » de l’Université Lumière Lyon 2 lors de leur stage obligatoire à l’étranger.

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