Afrique Afrique de l'Ouest

De la souffrance d’être derrière un écran

Image d'illustration par Skitterphoto

Image Skitterphoto.

 

Réduction des effectifs. Réduction des coûts. Réduction des budgets. Réduction du temps. Réduction du mouvement. Journalistes assis. La révolution numérique a permis aux patrons de presse de légitimer certaines économies dans les médias. Mais au-delà de leurs aspects pécuniaires, ces changements ont transformé la profession. Et ce, notamment au détriment d’un fondement du journalisme : la mobilité.

Naviguer sur internet, ce n’est pas sortir dans la rue constater des faits. Contacter quelqu’un par mail, ce n’est pas non plus le rencontrer en personne. Avec l’aide de son ordinateur et de son téléphone, le journaliste de bureau réinvente donc une profession. Il doit trouver l’information, la vérifier, interpeller des experts, rechercher des témoignages et rédiger des articles sans bouger. Dans la rédaction de la BBC Afrique à Dakar, les journalistes traitent l’actualité de cette façon. La plupart du temps, ils ne vont pas sur le terrain. Ou alors, ils y vont en dehors de leurs horaires de travail officiels. Les journées se déroulent donc dans un lieu climatisé et confortable. Et s’il n’y avait pas une dizaine de journaux à préparer en 24 heures, les journalistes auraient l’apparence de fonctionnaires typiques. Sauf que la ligne éditoriale de la BBC Afrique ne permet pas aux journalistes de se sentir sereins : ils doivent informer des événements qui se déroulent sur le continent, et ensuite faire des sujets plus courts sur l’actualité internationale. Et si la recrudescence des actes terroristes à l’échelle mondiale peut paraître choquante d’un point de vue européen, la médiatisation de la violence en Afrique, elle, se fait quotidiennement.

L’épreuve de la distance

Les conférences de rédaction à la BBC en sont l’expression la plus cynique : « Est-ce que ça fait assez de morts pour un sujet ? », « Le Sud Soudan, on peut dire que c’est pire que Madaya ou pas ? », ou encore « Aujourd’hui c’est l’État islamique ou Boko Haram qui gagne le match ? ». Du second degré, et de l’humour donc, pour prendre de la distance. Une distance qui paradoxalement, devrait déjà exister pour ces journalistes de bureau. Car ils ne sont pas en prise avec la réalité directement. Ce ne sont pas eux qui comptent les morts au lendemain d’un massacre, ce sont les correspondants. Et pourtant, une confrontation avec la violence existe bien, même si elle se fait par téléphone. Car pour produire une information pertinente, les journalistes sont amenés à discuter avec des victimes ou des témoins. Des personnes qui prennent des risques pour leur parler. Des personnes qui racontent une réalité, dans l’espoir qu’elle puisse évoluer.

Mais comment être professionnellement confiant quand on sait qu’un récit ne change pas forcément une situation ? Comment gérer le poids d’un témoignage violent quand cela fait des années qu’on en reçoit des similaires ? Et que faire de cette culpabilité d’être confortablement installé à un bureau ? Une journaliste de la BBC à Dakar admet timidement qu’une réelle souffrance du travail existe. Une douleur discrète, et non assumée, qui n’existe pas ouvertement dans la rédaction. Mais qui ressurgit le soir, quand il faut se détacher et se détendre chez soi. Car si les auditeurs mal à l’aise peuvent éteindre leur radio de temps en temps, les journalistes de la BBC, eux, doivent rester en alerte au quotidien. C’est une attente implicite, un devoir naturel. Comme s’il permettait d’atténuer un sentiment d’impuissance.